BRULURES - Une nouvelle

Film " LA PIROGUE " de Moussa TOURE

                            Brûlures

                                                                             

 

     Je m’appelle Souleymane Kandine.

    Originaire d’un pays enclavé, le Niger, mes dix sept années vécues dans la chaleur sèche et torride du village de Bilma où je suis né m’ont donné la force de traverser de multiples épreuves  afin d’atteindre l’Europe , le paradis des blancs.

 

     Imprégné de la résistance du chameau, de la mobilité de la gazelle du désert et de la puissance des anciens je suis parvenu à convaincre mes parents, mes frères et sœurs, les oncles et les tantes de réunir une somme importante pour atteindre ce Continent et y trouver une richesse que je m’empresserais de  transmettre.

    Ils ont  compris que ma démarche allait les sortir de la pauvreté et améliorer leur façon de vivre. J’ai reçu l’approbation de notre communauté et des informations pour prendre contact avec des passeurs.

 

    J’en avais assez des pieds brûlés par le sel récolté dans les salines proches.

    La sensation de vivre une vie pleine m’était inconnue. Le désir de découvrir un autre monde où mes qualités pourraient s’affirmer ; où je deviendrais un homme était devenu une véritable obsession.

 

    Mon grand père avait connu le pays des blancs lors de la deuxième guerre mondiale.

    Son engagement auprès des tirailleurs sénégalais du Tchad dirigés par le colonel Leclercq de Hautecloque n’était pas patriotique mais financier.

    La modeste contribution matérielle de l’armée française devait lui permettre de payer la dot de sa future épouse, ma grand-mère bien  aimée.

    Son contact avec la France  eut lieu en août 1944 après le débarquement des troupes en Provence et la prise de Toulon.

    Après la bataille, comme d’autres ,il a été cantonné dans cette ville puis renvoyé en Afrique.

 

   Plus tard je découvrirai, grâce à la littérature et au cinéma toutes les bassesses et les crimes d’une partie de la société française.

    Le cinéaste Sembene Ousmane dénonçait les massacres des tirailleurs sénégalais à Thiaroye dans un film dense, sans concessions.

    L’écrivain Senghor, lui, s’enflammait pour «  les dogues noirs de l’empire «.

 

 

   J’écoutais souvent les histoires de mon grand-père ; ses considérations sur la nourriture, l’habillement, les coutumes des blancs ; leur étonnement devant nos faces noires que certains assimilaient au diable.

 

   Ce qui m’avait toujours intrigué c’est qu’il ne parlait jamais du climat.

   Or, Aicha l’une de mes sœurs avait reçu un livre de l’une  touristes passées par notre oasis.

 

  C’était une sorte de conte local dans lequel il était question de neige, de princesses et de reines mais aussi de terres glacées qui brûlent les pieds, du gel qui attaque les oreilles, le nez et les mains.

  L’auteur était un certain Hans Andersen, si ma mémoire est bonne.

 

  Un soir, alors que la température avait modéré ses ardeurs je me retrouvai dans la cabane de mon grand-père et  ne pus m’empêcher de lui poser la question qui me hantait depuis la lecture du conte.

 

-        Vénérable grand-père, pourquoi ne m’as-tu jamais parlé de la neige et des brûlures occasionnées par le froid dans ta saga française ?

-        Là où j’ai débarqué mon fils la température était clémente, douce et ensoleillée. Aucune trace d’une quelconque poudre blanche dans cette région.Si par malheur tu te dirigeais vers le Nord, vers cette Allemagne que nous avons combattue  tu pourrais y trouver la neige.

Là, tu souffrirais autant du froid que nous de la chaleur.

Tu pourrais même y laisser la vie.

 J’avais demandé la route à mon grand-père et après les salutations d’usage

je me rendis chez un oncle pour obtenir la somme promise pour mon départ.

 

   Les difficultés pour passer du Niger en Libye, de Libye en Italie et de l’Italie vers d’autres pays européens sont connues.

   Les violences de la traversée, la malhonnêteté des passeurs, le courage des sauveteurs ont fortifié ma condition d’homme.

 

   Les malédictions de la mer restent  des brûlures intenses que nulle pommade n’effacera : le corps d’une mère qui se jette volontairement à l’eau suite à la mort de son enfant, les insultes et les violences entre passagers d’origines et de confessions diverses, l’horreur des nuits glaciales.

   Des plaies ouvertes et jamais refermées.

   Une aventure inhumaine tellement médiatisée devenue vide de sens.

 

   Mon parcours du Niger en Europe correspond à celui de nombreux migrants.

 

 

   Je ne suis pas un réfugié politique  mais un demandeur d’asile économique à la recherche de moyens financiers pour aider les siens.

 

   Sans papiers, sans argent, sans destination précise mais soutenu par des personnes hospitalières comme il y en a chez nous j’ai pu traverser les frontières, me nourrir, obtenir des logements provisoires, revêtir des habits molletonnés qui me protégeaient du froid même si les bottines hautes et serrées blessaient mes pieds déjà brûlés par le sel, le soleil et les marches forcées.

 

   L’hiver est une période rude pour ces européens du Nord vers qui j’allais à la rencontre.

   Au travers de mes randonnées dans ces paysages où les feuilles des arbres ont été mangées par une saison d’automne humide, pluvieuse ; où les odeurs de la terre piquent les narines, je voulais découvrir la neige en me remémorant la phrase de mon grand-père : -« Si par malheur tu te dirigeais vers le Nord tu pourrais y trouver la neige….

  Tu pourrais même y laisser la vie. »

 

 

   L’obsession de la neige me poussait à enfreindre les conseils de l’aïeul.

   Les défis partageaient mon quotidien.

   Un jour j’ai quitté la ville française qui m’accueillait pour m’enfoncer dans les forêts de l’Est et y trouver la neige.

   Présomptueux et inconscient je quittais les sentiers battus avec un sac au dos dans lequel se trouvaient une tente, une literie et un minimum de vivres.

   J’ai dû franchir, sans m’en rendre compte les frontières qui séparent la France de l’Allemagne.

   J’avais l’impression de fouler des espaces mystérieux.

   Les branches craquaient sous le poids des bottines et l’angoisse commençait à m’étreindre. Je marchais sans itinéraire, sans but ; une seule obsession : la neige.

   Elle n’était pas au rendez-vous.

 

   La nuit commençait à envahir la forêt et les arbres me paraissaient plus menaçants. Je décidais alors de planter ma tente dans une clairière.

   Mon principal souci était de soulager les pieds et de m’emmitoufler dans le sac de couchage.

   Le sommeil m’a gagné progressivement malgré les cris étranges d’un oiseau et les grognements d’un groupe d’animaux traversant la clairière.

   Plus tard j’ai appris qu’il s’agissait du hululement d’un hibou et des grognements d’une harde de sangliers.

 

 

 

    Je pensais à mon pays, à mes proches, aux rencontres heureuses ou malheureuses pendant ce voyage.

    Seul dans cette forêt dense, dans l’attente de la neige j’essayais de fuir cette hantise qui m’avait fait oublier le but principal de mon départ, assurer la vie de ma famille lointaine.

 

   Les premiers rayons de soleil caressaient la toile de la tente. Le silence s’étalait dans une douceur perverse et ambiguë. En ouvrant la toile de tente ma vue était cachée par un rideau blanc. La neige ! La neige enfin. !! Blancheur immaculée .Les cristaux scintillent sous les rayons du soleil,  diamants éphémères qui envahissent mon univers.

 

   J’ai vu la neige grand-père. Je vais la toucher, l’enlacer, me couler dans sa froide tendresse, m’y plonger voluptueusement comme un enfant.

 

  Je  repousse à mains nues la couche qui bloque l’entrée de mon abri dont les formes se sont modifiées sous le poids de la neige.

 Je découvre un vaste espace où tout est blanc. Les branches d’arbres ont plié sous le manteau qui les recouvre. Je ne distingue plus les branches cassées sur le sol. Tout est uniforme. Me voilà dans un désert inconnu dont j’ignore les dangers.

 

   Intuitivement je retrouve les gestes de ces filles et garçons qui jouent avec la neige, la triture, la manipule pour en faire des boules, projectiles désuets.

 

   Imagine toi grand-père ton petit–fils s’ingéniant à fabriquer des boules de neige et s’essayer à les exploser sur le tronc des arbres.

   Imagine toi grand-père mon obsession satisfaite et toujours vivant dans le pays des blancs avec un paysage tout blanc, homogène et une petite boule noire qui gesticule triomphante qui chante une mélopée ancienne.

 

  Moi, Souleymane Kandine, petit-fils de Mactar Kandine, fils de Zacoub Kandine ait réussi mon premier défi et je suis toujours là.

 

   Je n’y ai pas laissé la vie contrairement à tes inquiétudes, grand-père !

   Je suis devenu un homme.

 

   L’homme que j’étais devenu prenait conscience qu’il devait retrouver la route, la ville, ses contraintes, la recherche d’un emploi pour envoyer de l’argent à ceux restés au pays qui l’avaient aidé à réaliser son rêve d’adolescent.

 

 

 

   Le ciel s’était obscurcit pendant que je pliais bagages. Le froid vif devenait plus supportable mais la neige commençait à tomber. D’abord quelques rares flocons suivi d’une masse plus dense qui obligeait à avancer lentement car la hauteur de la neige devait dépasser soixante centimètres par endroits. Une tempête de neige. La visibilité devenait nulle. Mon visage prenait une couleur laiteuse. La marche était pénible.

  Soudain je sentis une douleur intense au pied droit. Des sortes de mâchoires le prenaient en otage. En me baissant je sentais un objet en métal, glacial et des gouttes de sang perlaient, se mélangeaient et coloriaient la surface immaculée.     Blessé par un piège, immobilisé, transi de froid par la tempête de neige et un vent d’est me  brûlait le visage ; particulièrement le nez et les oreilles, l’angoisse devenait insupportable.

   A cet instant je crus avoir commis un péché d’orgueil et devoir rendre raison à mon aïeul. J’allais y laisser la vie.

   Je sombrai dans une profonde et enviable inconscience.

 

   Le crépitement d’un feu, des pas lourds, une énorme main qui touche mon épaule et j’ouvre les yeux.

   Devant moi se tenait une sorte de géant hirsute, avec une longue barbe rousse.   Je me rendis compte que je reposais sur une sorte de canapé en bois et qu’en dehors d’une table rustique , de tabourets, de quelques casseroles et d’une hache cette cabane était aussi vide que nos habitats nigériens.

   Ce géant me terrifiait mais j’étais incapable de bouger. Son regard était impénétrable.      Il portait un curieux chapeau noir cerclé d’une bande rouge. Il esquissait un sourire et m’interpellait dans une langue inconnue.

 -Schwartz… ? Schwartz…. ?

 -Souleymane Kandine .

- Sie sind eine schwartze.. Was machen sie hier ?

 

   La langue m’était inconnue mais ayant appris quelques notions de géographie pendant mes pérégrinations je me doutais avoir franchi l’espace entre la France et l’Allemagne ; les frontières ayant été supprimées.

-        Schwartz … je suis venu de France et me suis perdu dans la forêt profonde.

-        Ich bin nicht Schwartz aber sie sind eine Negro, disait-il en me montrant du doigt.

-        Mein name ist Hans.

 

    Je venais de comprendre mon erreur. J’étais un negro, un  noir, eine schwartze et lui s’appelait  Hans, bûcheron de son état comme l’attestaient, la hache et son étrange chapeau noir cerclé d’une bande rouge qui marquait son état de bûcheron.

 

 

    Hans m’avait sauvé la vie. Il m’a soigné et nourri pendant de longues semaines. Je n’avais plus aucune notion du temps.

 

    Revigoré par des bouillies indéfinissables je reprenais l’endurance du chameau, la puissance des anciens. Il ne me manquait plus que de retrouver la mobilité de la gazelle du désert.

 La neige avait disparu lorsque Hans me conduisit dans un village, Baiersbronn , situé dans le land du Bade Wurtenberg.

 

  C’est dans commissariat local que je me suis retrouvé, interrogé par un commissaire de police pour qui ma présence était avant tout insolite ; peut-être dangereuse.

 

   La communication est déjà difficile lorsque l’on parle la même langue mais elle était impossible avec ce fonctionnaire de police, méfiant, sûr de son autorité et totalement allergique à toute autre langue que la sienne.

C’est Hans qui trouva la solution en demandant un interprète.

 

   Mon cœur battait la chamade car l’homme qui se présentait à moi pour faciliter la communication avait l’âge de mon grand-père.

   Un blanc ridé sous le poids des ans. Un teint légèrement basané ; peut-être celui d’un baroudeur qui aurait écumé notre continent à la recherche de métaux précieux.

   Sa langue française, malgré un léger accent, m’était totalement compréhensible.

   En face de moi j’avais le double blanc de mon grand-père noir.

 

   J’imaginais que le mien avait peut-être capturé à Toulon cet homme qui était devant moi et m’assistait dans une situation difficile.

   Les vieillards, ces trésors de sagesse, ces mémoires vivantes, ces sages pour lesquels nous manquons trop souvent de respect me venaient en aide.

   Il y aurait donc une communauté des vieillards, toutes races confondues qui pourraient sauver le monde ?

 

  Le bonheur de mettre fin à toutes les ambiguïtés à propos de la situation

me donnait la force d’espérer pouvoir m’intégrer dans cette société européenne à la fois ouverte et fermée.

  Les représentants de cette petite commune allemande avaient décidé de me reconduire en France et de  laisser m’y débrouiller.

 

 

 

 

     Je n’avais pas envie de rejoindre la capitale, Paris, cette ville où les meilleurs et les pires des immigrés peuvent se dissimuler.  De toute façon je détestais ces parisiens arrogants, égocentriques et intolérants.

 

   La province française me semblait plus propice à un développement et un épanouissement personnel car là les gens se parlaient encore.

 

   Si j’aimais le sable du désert, la neige des forêts ; j’étais aussi admiratif de la flore, de la faune et  m’étais pris de passion pour la vivacité, la couleur des plantes, leur mort et leur renaissance.

 

   Hans m’avait initié aux secrets du monde végétal.

 

   C’était décidé, je deviendrais jardinier. Je vivrais au rythme des saisons, très différentes des nôtres.

   La nature deviendrait mon alliée.

   Ce nouveau rêve pris corps lors d’une rencontre inopinée dans l’agglomération de Rouen, à Bois-Guillaume, où dans une boulangerie j’échangeais quelques mots avec un certain Jean-Claude qui avait roulé sa bosse du Cap à Antananarivo ; de Grand Bassam à Agadez et bien d’autres lieux.

  Talentueux journaliste français d’une chaîne  de télévision belge il avait pris sa retraite et me prenait sous sa protection.

 

   Il a financé ma formation de jardinier.

   Mon premier travail fut de soigner ses plantes, tondre sa pelouse, détruire les mauvaises herbes de son jardin.

   Le bouche à oreille du bien fondé de mes travaux dopait ma clientèle qui s’accroissait au fil des semaines.

 

  Ces petits travaux de jardinage me convenaient à merveille et je pouvais envoyer de modiques sommes à la famille qui m’avait fait confiance.

 

   Je vivais dans une chambre proche de la gare de Rouen située non loin de Bois-Guillaume ; ce qui facilitait mes déplacements.

   J’éprouvais aussi du plaisir à guider  avec précision la tondeuse sur les vastes jardins en pente des villas bourgeoises de Saint Aignan, l’autre commune, située en face de Bois Guillaume.

   Les relations avec les patrons étaient variées et complexes.

   Les uns gardaient une méfiance envers ce visage noir malgré les bonnes recommandations et la qualité du travail ; d’autres, ceux qui avaient connu l’Afrique ou voyagé à travers le monde marquaient un certain intérêt et engageaient la conversation.

 

   Certaines femmes, en l’absence de leur mari, m’offraient un thé ou un café ; s’inquiétaient de ma vie d’immigré.

 

   Les femmes blanches comme la neige me fascinaient mais étaient difficilement abordables. Quant aux femmes noires, elles m’évitaient car je n’étais pas un bon parti pour elles.

   L’argent des blancs était souvent leur  cible ; pas le pauvre jardinier noir .

 

   J’aurais aimé fonder une famille car dans nos sociétés le célibataire est infréquentable.

   Il est considéré comme impuissant ou homosexuel, deux tares pour la majorité des Africains.

 

   La vie ici m’a ouvert les yeux sur la tolérance dans ces domaines.

 

   Dans le pays de Jeanne d’Arc les femmes ont fait la guerre et les hommes peuvent s’atteler aux tâches domestiques.

 

    Ici, on  fréquente l’église, le temple, la mosquée, on est  agnostique ou athée.

 

    J’ai visité  cette immense cathédrale de Rouen touché par la foi de ses bâtisseurs.

    Si j’ai le respect du sacré je ne suis pas un musulman classique.

    Je ne fréquente pas les mosquées, ne prie pas et n’invoque jamais la divinité.

 

    J’essaye simplement de respecter les codes et les valeurs transmises par mes aînés ; surtout par mon grand-père. Ses valeurs de justice, d’hospitalité, de respect de l’autre devraient d’ailleurs être universelles.

 

    Ici j’ai découvert la lecture grâce à Jean Claude qui m’en a donné le goût.

 

    C’est ainsi que j’ai pu découvrir des éléments de ma propre culture comme le soufisme.

 

    J’ai aussi appris l’existence d’une charte du Mandé datant du treizième siècle élaborée par l’empereur du Mali, Soundjata Keita, initiateur des droits humains sept siècles avant la déclaration des droits de l’homme !

 

    Quel bonheur pour un africain de découvrir ces textes dont je restitue quelques extraits :

 

 

 

    Les gens d'autrefois  disent   :

 

"L'homme en tant qu'individu

Fait d'os et de chair,

De moelle et de nerfs,

De peau recouverte de poils et de cheveux,

Se nourrit d'aliments et de boissons ;

Mais son "âme", son esprit vit de trois choses :

Voir qui il a envie de voir,

Dire ce qu'il a envie de dire 

Et faire ce qu'il a envie de faire ;

Si une seule de ces choses venait à manquer à l'âme humaine,

Elle en souffrirait

Et s'étiolerait sûrement."

En conséquence, les chasseurs déclarent :

Chacun dispose désormais de sa personne,

Chacun est libre de ses actes,

Chacun dispose désormais des fruits de son travail.

Tel est le serment du Manden

A l'adresse des oreilles du monde tout entier.

 

      Ignorant de toutes choses j’ai adopté, sans le savoir trois principes fondamentaux de cette charte :

 

    Voir qui il a envie de voir : la neige, la vie des blancs.

    Dire ce qu'il a envie de dire : j’aime ce monde et les êtres qui m’entourent.

    Faire ce qu'il a envie de faire ; vivre en travaillant avec la nature et pourvoir aux nécessités de la famille absente.

 

     Dans ma modeste chambre proche de la gare je pense aux miens  à toutes les joies et les blessures du monde.

     En économisant j’ai pu acheter un téléphone ; ce qui me permet  de contacter mon oncle d’Agadez ; celui qui m’a donné les sommes suffisantes pour entamer ce voyage vers l’Europe et  concrétiser mon rêve de blancheur.

 

     C’est lui qui m’a révélé la mort de mon grand-père dans des circonstances exceptionnelles, mystérieuses, terrifiantes.

 

     Par une série de recoupements j’ai compris que mon grand-père avait décidé d’affronter une tempête de sable le jour même où je subissais la tempête de neige ; où mon pied s’accrochait dans la mâchoire d’un piège à loup.

 

 

    Mon vénérable grand-père a disparu dans la tempête de sable.

    Son corps n’a jamais été découvert. Il s’est substitué au mien. Il m’a protégé au prix de sa propre vie.

    Il a rejoint les ancêtres et  mis Hans, le bûcheron sur ma route.

 

    J’ai beaucoup appris de mes déplacements; les épreuves m’ont conforté dans la volonté de suivre la voie que l’on se trace ; de se confronter à la haine mais aussi à l’amour des autres.

    Je me suis frotté à la culture européenne tout en ayant gardé certaines traditions.

 

    Point noir dans l’univers des blancs, j’ai gardé le goût de la neige, l’amour des grands espaces qu’ils soient constitués de sables, de roches, de forêts ou de fleuves.

 

     La nature m’est ouverte ; elle nous est ouverte si nous l’aimons.

 

    Je m’appelle Souleymane Kandine, petit-fils de Mactar Kandine et fils de Zacoub Kandine.

    Originaire d’un pays enclavé, le Niger, mes dix sept années vécues dans la chaleur sèche et torride du village de Bilma où je suis né m’ont donné la force de traverser de multiples épreuves  afin d’atteindre l’Europe , le paradis des blancs.

 

    J’ai enfin atteint l’âge d’homme après ce que vous nommez : un parcours initiatique.

    Toutes les brûlures de la vie m’ont rendu plus fort, plus serein, plus sage.

 

    Je n’ai que de l’amour en moi que je veux partager.

 

                                                             (c) Robert Lombaerts - Novembre 2016