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INITIATIONS ASIATIQUES

 

 

 

RECITS

 

                                                                                                                                                              

 

 ‘‘La Tigresse de Manille’’

 

C’est avec mon ami Bogdan Lesniak  que j’ai découvert l’Asie.

Bogdan, né en Belgique de parents  polonais, revendique des origines princières.

Féru de généalogie il s’est retrouvé des ancêtres en Voïvodie, (la Poméranie occidentale ) notamment Casimir 1er, redoutable guerrier qui ne ménagea pas les attaques contre les pays scandinaves au douzième siècle.

 

Bogdan n’est pas Malko Linge, ce héros de la série S.A.S et  ne possède ni château ni  fortune  mais il a un trait commun avec le héros de Gérard de Villiers; son addiction au sexe dit faible. S’il n’a pas le physique de Malko, il dégage une sympathie immédiate malgré un visage osseux, des pommettes saillantes et une démarche  maladroite.

Fonctionnaire dans l‘administration, les nombreuses heures supplémentaires qu’il accumule au fil des mois, lui permettent de voyager plusieurs fois par an et  s’adonner à sa passion : la production de films; notamment des courts-métrages documentaires destinés aux salles de cinéma.
En effet, dans les années soixante, septante, de courts programmes étaient diffusés avant le long-métrage; ce qui permettait aux producteurs et aux réalisateurs d’obtenir de la visibilité de récupérer les montants investis dans ces productions.

 

Avec Bogdan, j’ai pu réaliser plusieurs courts-métrages en Asie, diffusés en Allemagne où ils ont reçu un label de qualité.

Ce type de productions légères l’offrit la possibilité  de manipuler la caméra afin d’être le premier spectateur de mes images, pratique que les syndicats interdisaient dans la télévision publique pour laquelle je travaillais régulièrement.

Bogdan avait l’aisance pour obtenir le financement de nos projets avec les offices de tourisme et les compagnies aériennes.

Ils étaient intéressés par notre équipe réduite, le format professionnel 35mm, de la pellicule couleurs négative et une caméra au poing, » l’arriflex « des correspondants de guerre, équipée de magasins de 60 mètres (très manipulables) munie de trois objectifs piqués et bien définis. Notre film montrerait un condensé des diversités naturelles et des spécificités des principales îles de l’archipel.

Côté philippin, la volonté de développer le tourisme constituait le but principal de ce partenariat.

‘‘ MABUHAY ‘‘ (‘‘Bienvenue‘‘) notre film  s’inscrivait dans cette démarche.

Manille, capitale de l’île de Luçon et de l’archipel des Philippines était soumise au pouvoir du Président Marcos depuis 1965. Allié  des américains, le Président Philippin prônait  ‘‘une nouvelle société‘‘, comparable à celle du Président Indonésien Suharto, créateur de‘‘ l’ordre nouveau ‘‘. 

Marcos a gardé le pouvoir pendant une vingtaine d’années et cette période  reste controversée. Pour les uns, il a redistribué des terres aux plus pauvres, et en augmentant le taux de croissance, fortifié l‘économie. Pour d’autres, cet avocat a été un dictateur corrompu, mauvais gestionnaire, initiateur d’une loi martiale qui a duré neuf ans.

A l’époquenous n’avons  jamais pris en compte les aspects  politiques et les ambiguïtés de la gestion présidentielle .Notre envie de découvrir cet ensemble d’îles , ce pays  multiculturel où l’on parle toujours  espagnol anglais ,tagalog  était plus forte que toute considération politique ou  idéologique .

 

Bogdan avait parfaitement organisé notre séjour. Dès notre arrivée à l’aéroport, nous avons été accueilli avec enthousiasme par notre futur guide, Enrique Santos, à la fois photographe et, sans doute, agent des services de  renseignements. Une limousine noire aux vitres teintées  nous a pris en charge pour nous mener dans un hôtel de qualité, situé à Makati, dans le quartier des affaires. Tout y était luxe et volupté.

Plus tard, grâce à ma rencontre avec Flordeliza Azarcon je découvrirai  les réalités du pays au-delà des cartes postales.

 

Enrique Santos, de taille moyenne, le visage ouvert et souriant, notre guide désigné par l’office du tourisme, allait s’avérer un compagnon dynamique, passionné par notre travail. Polyglotte, Enrique était aussi un excellent photographe  dont les photos en noir et blanc  ont relaté notre parcours à Manille  et dans les montagnes du Nord.

Enrique nous a parlé du père de l’indépendance, José Rizal , cet écrivain , poète mais aussi chirurgien ophtalmologue, exécuté  par les colonisateurs espagnols qui disait : ‘‘L’Espagne pour être grande n’a pas besoin de tyrans ‘‘

 

Enrique nous a fait découvrir le Parc Rizal, la cathédrale de Manille, le palais  présidentiel, la basilique Saint-Sébastien construite en acier et enfin le fort de Santiago, citadelle datant de l’époque des conquistadors. Nous avons eu droit comme n’importe quel touriste au coucher de soleil sur la baie de Manille.

 

J’ai fait comprendre à notre interlocuteur philippin que nous souhaitions montrer des aspects inédits  ou insolites de l’île . Nous ne voulions pas nous attarder à filmer des lieux toujours  revisités. Cet homme avait intégré notre démarche et  demandé un délai de trois jours pour  proposer un parcours original. Nous avions gagné sa confiance mais il devait transmettre notre requête à ses supérieurs.

 

Ces trois jours de repos  forcé  m’ont permis de découvrir Manille autrement, grâce à ma rencontre avec Flordeliza, le soir même de mon arrivée, dans un snack bar du quartier Binondo, une ville dans la ville, créée au 16ième siècle par les chinois.

Le jeepney, taxi collectif nous a déposé au cimetière chinois puis nous avons déambulé dans le quartier.

 

Bogdan souhaitait s’arrêter et manger un hamburger au Mac’Donald  local mais il connaissait ma répulsion pour le fast food  et  savait que j’adorais découvrir les spécialités locales. Nous aurions pu acheter du maïs grillé aux vendeurs de rue mais je souhaitais déguster des plats philippins. Une gargote, sorte de snack bar avait attiré mon attention et Bogdan m’a suivi tout en maugréant.

Une aimable jeune femme à la fois cuisinière et serveuse  nous accueille et  propose un bicol  express (un plat composé d’aubergines, d’okras, de haricots verts et de concombres locaux).Carnivore, je souhaitais un peu de viande car j’avais vu des saucisses qui ne demandaient qu’à sauter à la poêle.

La serveuse, qui s’appelait Flordeliza paraissait étonnée de mes choix.

Elle me dit: des saucisses d’Aso ?  Je lui réponds: oui. Pourquoi pas   ?

Bogdan, quant à lui, se limite à choisir une soupe composée d’un bouillon, de nouilles et de viande de porc, semblable au pho vietnamien.

Bogdan ne s’aventure jamais dans des terrains inconnus en matière de nourriture.

 

Flordeliza m’inspirait beaucoup de sympathie. J’avais envie de la connaître davantage, et par cette relation, découvrir la réalité sans fards de cette ville, de ses habitants.

Flordeliza n’était pas une beauté mais une jeune femme ordinaire presque banale.

La franchise de son regard, son sourire me séduisaient.

Ma curiosité naturelle  me conduirait dans  une aventure qui aurait pu se terminer tragiquement.

 

 

Le bicol  express, les saucisses d’aso et le plat de Bogdan sont servis rapidement.

Si le bicol  ravit mes papilles, je trouve la saucisse fade avec un goût saumâtre.

Flordeliza m’observe et éclate de rire.-‘‘ Tu n’aimes pas l’aso? Cela ne m’étonnepas; ce sont des saucisses de chien…‘‘.

La nourriture me remonte dans la gorge . Je suis obligé de me précipiter dans les toilettes pour vomir la nourriture absorbée.

Mon ami Bogdan est hilare. Flordeliza se détourne en riant  car elle voit bien que je n’apprécie pas la situation .

Je lui explique que je croyais qu’Aso était une dénomination, un label comme la saucisse de Morteau.

La nuit était déjà tombée .J’avais envie de profiter de cette complicité .

J’ai demandé à Flordeliza si elle était d’accord de poursuivre la soirée en notre compagnie.

La jeune femme accepte. Je constate qu’elle cumule les fonctions de cuisinière,

de serveuse mais aussi de patronne de la gargote .Le snack fermé nous montons dans une jeepney qui nous conduit à Malate, le quartier des restaurants et des bars.

Nous ne nous y attardons pas. Après avoir bu  une san miguel, la bière locale, je

suggère à Flordeliza de nous accompagner à l’hôtel.

 

Les femmes ont toujours été mes premiers guides dans la découverte du monde.

Ma mère, ma première épouse Mathilda; un éventail  de personnes séduisantes par leur personnalité ou leur beauté m’ont permis d’entrevoir toutes les richesses de nos différences. Si le sexe était l’un des éléments conducteurs de mes démarches, de nombreux paramètres : la sensibilité, l’intelligence, la joie de vivre  constituaient la base fondamentale de toute relation,  courte, à durée déterminée ou indéterminée.

Ce qui me valait les railleries de Bogdan qui allait à ce qu’il appelait …l’essentiel.

Mon côté romantique l’a toujours intrigué. Il me disait avec raison que cette attitude ne pouvait  provoquer  que des ennuis.

 

Flordeliza pratiquait l’espagnol et l’anglais. Elle avait connu et vécu avec un militaire américain basé à Subic Bay, rentré dans son pays après lui avoir promis monts et merveilles. Sentant de l’amertume dans ses propos  je l’ai prévenue que notre relation serait éphémère, le temps de notre séjour à Manille car j’étais marié et père de deux charmantes filles.

Elle m’affirmait comprendre la situation ; vouloir simplement connaître, partager et échanger avec un européen.

Au cours de nos conversations, Flordeliza m’a appris quelques mots et quelques phrases en tagalog car j’adore pouvoir communiquer dans la langue d’un pays, même si mon vocabulaire reste toujours modeste.

Elle m’expliquait qu’une minorité de philippins possédait  toutes les richesses et que la pauvreté était extrême dans certains quartiers.

Elle avait décidé, si je marquais mon accord, de me montrer le lendemain le quartier de Tondo.

Elle établissait un programme comme si nous étions un couple confirmé.

Cette deuxième soirée se déroulerait au cinéma et je verrais un film philippin en  tagalog.

Bogdan avait compris que j’allais vivre intensément durant notre repos forcé et il avait choisi de se reposer à la piscine de l’hôtel.

 

Etre réveillé au son d’une langue inconnue  fait partie du charme des rencontres.

‘‘Magadang araw  !  Kumusta ba Kayao  ?  ‘‘ Bonjour ! Comment  allez-vous ?

 

Le soleil traverse les tentures. Le sourire et la douceur des caresses  me transportent.

Flordeliza va me faire basculer du rêve à la réalité la plus éprouvante: Tondo.

Cet espace est occupé par des montagnes de déchets à ciel ouvert.

Un bidonville surpeuplé  dont une partie s’étale le long de la mer. Chaque jour des camions déversent  des tonnes de déchets et la chaleur mélangée à l’azote provoque une fumée irrespirable.

 

Dans cette montagne enfuméetoute une population s’active pour retrouver des objets recyclables: bouteilles de verre, plastiques de toutes espèces, ferrailles, aluminium.

Flordeliza m’explique qu’ici survivent des  milliers de familles dont la seule occupation est la récupération dedéchets. Ces matières sont triées, pesées, souvent nettoyées et parfois transformées. Si la récolte est bonne la revente pour un ou deux dollars  aux ferrailleurs ou aux brocanteurs permet de manger. Les conditions d’hygiène sont effroyables ; les eaux sont polluées.

La malnutrition, les maladies font des ravages dans la population enfantine .

Cette vision dantesque m’interpelle mais je sais que dans notre production actuelle, il m’est impossible de témoigner en images .

 

Pourtant ces plus pauvres parmi les pauvres restent souriants et m’interpellent  sans méchanceté: - ‘‘ Hey Joe !‘‘ ou  Kano!….Kumasta Ba Kayo ? ‘‘

Flordeliza m’explique que les philippins ne font aucune différence entre les américains et les européens Kano  est un diminutif d‘Americano.

 

La jeune femme sensible à mon émotion  me propose de visiter d’autres quartiers.

En flânant dans une rue commerçante je vois son regard fasciné par une petite salopette bleue. Je ne résiste pas au plaisir de la lui acheter et elle la porte avec fierté. Elle rayonnait de joie et ce bonheur était contagieux.

Je ne me suis pas rendu compte que pour elle ce cadeau créait un lien durable.

 

Après un repas de poisson cru mariné pour moi et un oeuf de canard fécondé cuit à la vapeur pour elle, nous sommes  allés voir un film philippin en tagalog.

Mes souvenirs  sont vagues.

S’agissait-il d’un film d’Eddie Romero ou Lino Brocka, deux cinéastes productifs?  Les images du film et leur contenus ont disparu mais je me souviens des gestes tendres et protecteurs de Flordeliza dans cette salle populaire où j’étais le seul Kano.

 

A l’aube, Bogdan, Enrique et notre chauffeur, prenons la route pour les montagnes du Nord, à la découverte des coupeurs de têtes, la tribu des Ifugaos.

( lire ‘‘Soeur Basile, protectrice des Ifugaos ‘‘  )

J’avais dû promettre à la jeune femme de la retrouver après mon périple dans le Nord et dans d’autres îles comme Cebu, Palawan et Mindanao.

Lors de notre retour à Manille  nous devions  y passer deux jours avant de repartir vers l’Europe. La veille de notre départ je m’étais rendu dans la boutique où j’avais déjà acheté la salopette bleue pour Flordeliza.

J’avais remarqué qu’elle aimait aussi un chemisier blanc. 

J’ai donc décidé de l‘ acheter et de le lui offrir  avant mon départ.

Bogdan m’avait déconseillé de retourner à la gargote car il pressentait des problèmes.

 

Une pluie tropicale s’abat ce jour là sur la capitale. Un taxi me conduit à destination alors que des trombes d’eau envahissent les rues. Lorsque j’atteins le quartier chinois, mon taxi roule dans cinquante centimètres d’une eau sale, boueuse, charriant divers détritus. Je demande au chauffeur de m’attendre quelques minutes, le temps de saluer une amie.

En pénétrant dans le snack, je vois Flordeliza le visage congestionné, un regard agressif. Elle me dit en anglais qu’elle ne me laissera pas rentrer en Europe.

Je lui appartiens.

L’épisode du G.I américain l’a traumatisé et, en dépit des précautions prises lors de notre première rencontre, elle a imaginé qu’elle pourrait me forcer à rester à Manille.

J’ai toujours son cadeau dans les mains et veut le lui remettre. A ce moment elle saisit une bouilloire d’eau bouillante qu’elle me jette au visage. Je parviens à éviter l’obstacle.

Flordeliza devient hystérique et veut me frapper. Je bats en retraite pour rentrer dans le taxi. Elle me suit , y pénètre à son  tour. Alors que je demande au chauffeur de me reconduire à l’hôtel, Flordeliza s’empare du paquet qui lui était destiné, ouvre la fenêtre et le jette dans la masse d’eau qui ne cesse de croître.

Avec la chaleur et l’humidité je commence à me sentir mal, d’autant plus que je suis forcé de me protéger des coups qu’elle me porte.

Le chauffeur propose de l’emmener à la police qui la mettra en prison. Ce n’est pas mon souhait devinant le sort qui pourrait  lui  être  réservé.

 

Une douleur brutale au bras gauche  est le résultat d’une morsure qui a traversé  à la fois ma veste et ma chemise.

Je réfléchis rapidement car je vois le temps qui passe et le risque de rater l’avion devient de plus en plus probable.

Flordeliza hurle qu’elle a des frères dans la police et l’armée ; qu’ils vont nous arrêter ou nous ‘‘ flinguer ‘‘ dès notre  arrivée à l’aéroport

 

La chance me sourit car un taxi proche du mien débarque  un passager. Je glisse dix dollars à mon chauffeur, lui indiquant  de retourner vers le quartier chinois et d’y déposer la demoiselle. Je saute dans un flot d’eau pour me transporter dans la voiture qui m’emmène à l’hôtel.

Bogdan ne me voyant pas arriver, en homme  avisé, avait déjà ramassé ma valise et m’attendais devant le porche.

 

Je lui explique mon histoire et il s’inquiète  des menaces proférées.

Nous nous précipitons vers le guichet d’enregistrement.

Le vol vient d’être clôturé. Nous nous démenons  si  bien que le chef d’escale nous enregistre. Nous montons sur la passerelle  alors que la porte de l’appareil allait  être fermée et  gagnons nos places  sous le regard  courroucé des passagers dont nous avons retardé le départ.

Nous reprenons notre calme , respirons enfin quand l’avion a pris sa vitesse de croisière et que la souriante hôtesse nous  offre des serviettes chaudes et parfumées.

Lorsque j’enlève ma veste et que je remonte les manches de ma chemise,Bogdan voit la morsure et distingue parfaitement l’incrustation des dents dans la chair.

Il me dit: -‘La prochaine fois, tu te méfieras des tigresses de Manille ‘

 

 

           

       Soeur Basile, protectrice des Ifugaos

 

Enrique Santos avait parfaitement compris l‘ intérêt de trouver des sujets originaux pour faire découvrir des images différentes des cartes postales habituelles.

Il nous avait préparé un itinéraire qui nous conduirait de Manille à Bontoc,

terres ancestrales des Ifugaos, paysans mais aussi redoutables guerriers;  anciens coupeurs de têtes, évangélisés dès le début du dix-neuvième siècle par des missionnaires belges et américains.

Dès l’aube Enrique et son chauffeur viennent nous prendre à l’hôtel pour effectuer un voyage d’une dizaine d’heures dans les montagnes de la cordillère centrale.

Notre guide a prévu des boissons et de la nourriture en suffisance. Il nous a demandé de prendre quelques objets pour les troquer avec le chef de tribu que nous allions rencontrer sur la route de Bontoc.

Après avoir subi les embouteillages de la ville, nous éprouvons un vif plaisir à retrouver une nature foisonnante.

La route de montagne étroite et difficile se trouve dans un état relativement correct.

Les paysages sont splendides ;les rizières en terrasse construites depuis plus de deux mille ans ont des dénivelés de plusieurs centaines de mètres.

A mille deux cents mètres d’altitude la fraîcheur nous surprend  et les points de vue sur les vallées offrent une vision inoubliable.

Paradoxalement, dans ces moments-là l’oeil se substitue à la caméra et mémorise ces moments uniques. Il faut donc s’efforcer de préserver cette réalité pour tenter de la restituer au spectateur.

 

Pendant le voyage, Enrique nous informe des rites et coutumes de ces tribus indépendantes à toute forme de soumission. Animistes, leurs croyances s’appuient sur cinq éléments cosmologiques : notre monde connu, le monde souterrain, le ciel, un territoire virtuel en amont, un autre en aval. Tous ces lieux sont parcourus par les esprits.

Aussi invoquent-ils dans leurs rites, les ancêtres, les esprits et les dieux pour lesquels ils sacrifient des animaux et offrent des boissons.

Les Ifugaos, excellents sculpteurs d’objets en bois sont aussi spécialisés dans la confection des armes; notamment les lances et des poignards à la lame tranchante.

 

Notre première étape est atteinte après six heures de route. Nous rejoignons la ville de Baguio créée au début du siècle par les américains qui souhaitaient établir un espace habitable  pour échapper à la chaleur étouffante de Manille. Dans cette ville aérée située à mille cinq cents mètres d’altitude nous découvrons la cathédrale, une forêt de pins et le parc Benham du nom de son créateur, un architecte urbaniste, Daniel Hudson Burnham, né à Chicago. Cet homme a conçu  l’exposition Universelle de sa ville en 1893 et a été l‘ initiateur du mouvement, ‘city beautiful‘‘.

 

Dès l’aube nous reprenons la route pour Bontoc. Les paysages splendides font oublier une route chaotique, étroite et dangereuse.

Enrique nous explique que  nous allons nous visiter un village traditionnel où une surprise nous attendait.

Au détour d’un virage notre chauffeur ralentit.

Six hommes armés de lances nous barrent la route. Ils sont habillés de costumes  traditionnels ,de chapeaux à plumes où le rouge domine.

Des Ifugaos, des coupeurs de tête.

Les pensées se bousculent dans l’imaginaire  et les images des films consacrés aux  tribus amazoniennes  se mélangent à cette réalité de guerriers devenus paisibles qui préservent leurs traditions.

Après les salutations d’usage et les remerciements protocolaires nous échangeons des objets courants mais utiles : torches électriques, kits d’écriture.

Le chef de la tribu m’offre son propre poignard, un cadeau inestimable.

Il nous fait visiter son habitat traditionnel ;de grandes maisons en bois sur pilotis  dont je retrouverai le type d‘architecture dans d’autres voyages, notamment chez les Thais blancs à May Tchau au Vietnam .

Ces vastes espaces qui peuvent atteindre près de deux cents mètres carrés offrent un refuge pour les animaux domestiques sous les pilotis. L’étage composé d’une pièce unique sert de salon, de cuisine, de chambre à coucher,  d’atelier de couture.

Sous les toits se situe le grenier, garde manger familial.

 

Cette visite est suivie d’une cérémonie de chants et de danses en notre honneur

‘‘le Hudhud.‘‘ Cette cérémonie évoque les croyances et les exploits des guerriers.

La symbolique de leur saga indique que si les hommes se combattent, ils apprennent à se connaître, à se respecter, finissent par baisser les armes et sceller des alliances.

Par l’intermédiaire d’Enrique, le chef de tribu a compris la nécessité de réduire la durée des chants et des danses accompagnées  de percussions en bois; d’autant plus que je souhaitais réaliser deux prises de vues, l’une en plan général, l’autre avec  une caméra mobile, proche des protagonistes .

Ils devaient donc exécuter deux fois les mêmes mouvements. Leur rigueur et le bonheur de se donner en spectacle allaient nous offrir la meilleure séquence du film.

 

Ce moment très émouvant nous le retrouverons à Bontoc avec la surprise réservée par Enrique, la rencontre avec soeur Basile.

Pour Bogdan comme pour moi-même , si les religions, comme le disait Marx sontl’opium des peuples, nous avons gardé un très grand respect pour tous les vrais croyants qu’il soient animistes ,chrétiens , musulmans, juifs… Notre éducation laïque nous a permis de conserver le sens du sacré. Nous le constaterons par ailleurs, certains catholiques, eux, notamment soeur Basile, s’éloignent de la pure orthodoxie pour s’inscrire dans des comportements atypiques.

 

Cette soeur missionnaire belge d’origine flamande est membre de la congrégation des soeurs de l’immaculée conception. C’est en 1925, après avoir effectué des études d’infirmière à Anvers qu’elle s’établit à Bontoc avec une co-religionnaire. Sa première mission consiste à se faire accepter par la population. Par des actions concrètes de soins, d’éducation  et l’écoute des autres elle parvient à s’intégrer  dans la société.

Cette femme possède une volonté de fer, un sens de la tolérance qui lui permet d’accepter l’animisme ambiant et d’insérer Jésus parmi les divinités locales sans s’exposer à des rejets.

Petite, les traits marqués sous les petites lunettes rondes, l’oeil vif et coquin, elle trottine en se réjouissant de nous parler dans la langue de Vondel.

Bogdan et moi la tenons par le bras et  déambulons dans son musée en partie à ciel ouvert.

Soeur Basile nous apparaît avant tout comme une ethnologue,une anthropologue beaucoup plus qualifiée que certains experts.

Dans la partie couverte du musée elle a rassemblé des costumes, des outils, des instruments de musique, des armes blanches et des sculptures en bois; notamment ‘‘les bulols ‘‘pièces censées protéger les cultures rizicoles.

 

L’envie me titille d‘ évoquer les coupeurs de têtes mais c’est elle-même qui en parle.

Elle indique que cette coutume donnait du prestige aux hommes et était acceptée par la société. Elle a connu l’époque où certains hommes portaient accrochés à la ceinture les têtes réduites de leurs adversaires. Elle nous explique qu’après réduction de la tête,la mâchoire était transpercée pour y glisser un lacet de cuir . La tête était alors attachée à la ceinture du vainqueur.

Ces explications effrayantes ne lui suffisent pas. Elle met un doigt devant la bouche en nous demandant de rester silencieux Elle s’est arrangée pour que nous restions seuls avec elle.

Enrique nous attend à l’extérieur avec le chauffeur.

Soeur Basile arrive avec une boite dont elle ouvre le couvercle.

Elle en sort deux têtes réduites.

Elle nous explique qu’il s’agit de soldats japonais, qui pendant l’occupation du territoire, ont massacré pas mal d’Ifugaos.

C’est là que le personnage devient atypique en nous disant : “Ils n’ont que cequ’ils ont mérité‘‘ avec un large sourire et un clin d’oeil complice.

 

Abasourdis nous avons quelques difficultés à retrouver une certaine contenance en dégustant un excellent café qui passe difficilement.

Soeur Basile, n’oublie pas  son pays d’origine, cette terre de Flandre qui l’a vu naître. Elle nous interroge sur la Belgique ; sur Anvers cette métropole qu’elle affectionne.

Elle manifeste son soutien à sa langue et à sa culture d’origine; ce que je peux parfaitement comprendre avec mes origines flamandes et Bogdan a vécu toute sa jeunesse à Gand.

Soeur Basile nous montre son trésor : des oeuvres  d’Henrik Conscience, cet écrivain né à Besançon, établi à Anvers  qui a décidé d’écrire dans une langue méprisée par les francophones.

Elle exhibe avec fierté‚‘‘de Minnezanger‘‘‘, ‘‘Siska Van Roosemael ‘‘et‘‘ de Leuw van Vlaandereren‘‘.

Protégés dans des sacs plastiques, emballés dans du papier journal qui a laissé des traces sur les couvertures: ces livres constituent pour elle un lien avec ses racines.

Elle tente en vain de nous faire parler des querelles linguistiques et l’on perçoit les liens très forts qui l’attachent toujours à sa région.

Nous n’avions pas envie de polémiquer sur l’attitude actuelle de nos compatriotes flamands et sur les menaces de division du pays.

Ce n’était ni le lieu, ni le  moment.

Nous donc  avons dévié la conversation sur la vie à Bontoc et  avons accepté

avec joie de répondre favorablement à sa requête: 

-‘‘Beste vrienden is het mogelijk voor uw éen keer per maand ‚‘‘  De Standaard ‘‘ zenden „?

Chers amis est-il possible de m’envoyer une fois par mois un exemplaire du journal ‘‘de Standaard“?

 

Cela fut fait pendant quelques mois mais nous n’avons jamais su si le journal était arrivé dans les montagnes du Nord.

 

       Sur les traces ‘‘ d‘Apocalypse now ‘‘

 

Pagsanjan se situe à une centaine de kilomètres de Manille.

Vouloir découvrir et filmer ce lieu était dû à un double souvenir.

D’une part, la lecture du roman de Joseph Conrad  ‘‘Au coeur des ténèbres‘‘ d’autre part , le film de Francis Ford Coppola ‘‘Apocalyspse now‘ , consacré à la guerre du Vietnam  dont certains éléments ont été empruntés au roman de Joseph Conrad.

 

Le roman se situe en Afrique.

Cette oeuvre à la fois réaliste et symbolique est une lente incursion dans l’horreur,la fascination du pouvoir ,les exactions des colonisateurs sur les populations locales,la folie d’un homme Kurtz et la remontée du fleuve, un saut dans un monde mystérieux.

Kurtz, ce personnage paranoïaque, tellement humain, nous transporte aux coeur des ténèbres lorsque le narrateur, Marlow, écrit :

 

 -…..‘‘  Je comprends mieux la signification de son regard fixe, incapable de voir la flamme de la bougie mais assez vaste pour embrasser tout l’univers, assez pénétrant pour sonder tous les coeurs qui battent dans les ténèbres.

Il avait tout récapitulé et tout jugé: ‘‘l‘ horreur!“

 

Quant au film, réalisé aux Philippines, cette adaptation très libre du roman, se déroule en Asie, pendant la guerre du Vietnam.

Le roman et le film ont en commun la folie d’un homme qui a créé son propre royaume; exercé sa domination sur la population au prix de dizaines d’assassinats ainsi que la remontée d’un fleuve semée d‘embûches.

La comparaison s’arrête là.

Le roman est dense, complexe avec différents niveaux de lecture.

Le film est une oeuvre baroque aux images puissantes; à la bande sonore somptueuse. Un opéra dantesque, nauséabond, glauque, hallucinant.

 

La  différence entre  la production littéraire et cinématographique se situe dans l’écriture subtile et raffinée d’un romancier de talent et le spectacle grandiose, effrayant, parfaitement fabriqué  suivant les normes  hollywoodiennes  par un réalisateur tourmenté, à l’ego démesuré encore plus mégalomane que son cinéma.

 

Notre guide Enrique nous a confié au chauffeur et nous sommes partis à la fin de la nuit pour pouvoir embarquer aux premières lueurs de l’aube.

Arrivés à l’embarcadère après plus d’une heure de route, Bogdan fait montre de tous ses talents de négociateur pour obtenir un prix correct pour le voyage en pirogue.

Francis Ford Coppola est passé par là. Le dollar  domine et le batelier, Adriano, s’imagine que nous avons des moyens financiers  illimités. Normal car  j’ai dans les mains une caméra professionnelle dont l’aspect ne lui est pas inconnu. En discutant nous apprenons qu’Adriano a fait de la figuration dans la séquence tournée à Pagsanjan.

 

Il nous raconte que les américains avaient de curieux comportements.

Ils ne lésinaient ni sur l’alcool, ni sur la drogue; de nombreux techniciens étaient malades, atteints par la fièvre ou la dépression. L’atmosphère était sinistre.

Il se souvient que le comédien principal qui jouait le rôle de Kurtz (Marlon Brando),la boule à zéro, une vraie tête de bagnard , s’identifiait à son personnage au point de dormir dans une barge et de fréquenter davantage les figurantes philippines que  l’équipe de réalisation.

Grâce à notre écoute attentive, le piroguier,  finit par  accepter  notre demande d‘un prix correct.

Bogdan l’a convaincu qu’un premier client porte toujours chance, que nous étions originaires d’un  petit pays sans grandes ressources financières et que le film servait à la promotion du tourisme local.

La lumière matinale est propice au tournage. La pirogue progresse lentement dans un paysage  parsemé de roches volcaniques, à la flore variée.

Tout respire le calme et les sens en éveil restent apaisés.

Nous n’avons pas la sensation d‘être au coeur des ténèbres, ni dans une quelconque apocalypse mais dans une nature accueillante, dénuée de toute violence apparente.

Entre la réalité vécue et les images du film ou les pages du livre  ce sont les mots  de Joseph Conrad qui traduisent le mieux notre perception.

 

-‘‘Remonter le fleuve, c’était revenir aux premiers jours de la création, quand la végétation s’épanouissait sur la terre et quand les grands arbres étaient des rois.

Une rivière déserte, un profond silence, une forêt impénétrable. L’air était chaud, épais, lourd, visqueux .Il n’y avait nulle joie dans l’éclat du soleil.‘‘

 

Quel bonheur de se retrouver dans la peau d’un pisteur à la recherche de traces visibles d’images virtuelles. Surtout lorsque qu’on arrive à une vaste étendue d’eau, sorte de piscine naturelle où l’on revit la première rencontre des soldats américains et du colonel Kurtz .

Là, soudain le virtuel devient réel et les images du film s’imposent.

 

Notre piroguier propose de nous emmener sur un radeau pour traverser les chutes et atteindre la grotte du diable située derrière les écrans d’eau.

Bogdan est sceptique et craintif. Toujours intrépide ; à la recherche de nouvelles sensations mais aussi de plans originaux, je parviens à le convaincre de joindre la grotte. A ce moment, il n’imagine pas que je prendrai la caméra et traverserai stoïquement les rideaux d’eau. Ce qui fut fait au grand désespoir de mon ami,

Bogdan, persuadé que j’avais endommagé sa caméra. Il n’en n’était heureusement rien et nous avons pu prendre le chemin du retour. Au bout de quelques minutes nous entendons des clameurs qui montent vers nous. Des dizaines de pirogues ornées d’un drapeau japonais.

Les voyageurs pressés les uns contre les autres remontent la rivière. Nous avons échappé au tourisme de masse, pour replonger dans nos souvenirs littéraires et cinématographiques.

Comme le disait Adriano :

-‘‘ Vous avez vécu un moment privilégié : la naissance de la lumière dans l’équilibre de la nature.

Vous étiez à la recherche de vous-mêmes  en dehors des flux tumultueux de touristes pressés qui regardent mais ne voient rien ; entendent sans écouter…“

 

 

Magellan, Santo Nino,  LaoTseu et Chuang Mu

 

C’est en équipe réduite que nous nous sommes rendus dans l’île de Cebu, située à près de six cents kilomètres de Manille.

Enrique, notre mentor était resté dans la capitale pour accueillir d’autres équipes de tournages.

Il nous avait conseillé  de filmer quelques lieux historiques et si cela nous intéressait de prendre quelques images du temple taoïste de Cebu.

Il nous a recommandé la prudence lorsque nous quitterions Cebu pour l’île de Mindanao, notamment Zamboanga, où sévissaient des terroristes musulmans (lire: ‘‘Un attentat manqué ‘‘).

L’île de Cebu a été conquise par Magellan, ce navigateur portugais, porteur du virus colonial espagnol  et du  catholicisme. Il scelle une alliance provisoire avec le roi Humabon. Ce dernier fera volte face après la mort de Magellan suite à une bataille dans l’île de Mactan, en face de Cebu. Le navigateur y perd  la vie et sa flotte est décimée.

La croix de Magellan et l’image de Santo Nino restent des reliques de cette période tourmentée. Cette statue de l’enfant saint, datant du 16ième siècle, a  été sculptée par des artistes flamands.

Lors d’une révolte des habitants contre l’occupant, les espagnols ont incendié une grande partie de la ville.

Dans les décombres la statue de l’enfant jésus est indemne. Miracle pour les colons mais aussi pour les populations indigènes. C’est la raison principale pour laquelle cette île est devenu un lieu privilégié pour les catholiques philippins. Une réplique de la statue se trouve dans la basilique Santo Nino. L’enfant Jésus a droit à une image…

Magellan, l’explorateur, mercenaire de l’époque donnera son nom au détroit .Il recherche non seulement  l’or mais aussi des épices pour les puissants du 16ième siècle. L’Espagne et le Portugal se partagent alors le monde du commerce et des finances.

Aujourd’hui il ne leur  reste que le ballon rond pour tenter d‘ affirmer une suprématie toute relative.

 

Bogdan et moi étions insatisfaits des images conventionnelles ,d’autant plus que notre arrivée ne correspondait pas aux fêtes locales, colorées, animées par des danses rituelles, marquées par un mouvement de va et vient au son des percussions.

 

Nous avons décidé d’aller filmer le temple taoïste incrusté dans la colline surplombant la ville.

Une chaleur humide nous accable pendant la montée vers le temple .Nous nous sommes partagés le pied de caméra, la caméra et tous les accessoires ainsi que deux sacs à dos remplis de bouteille d’eau.

Lorsque nous arrivons  à proximité du temple, le point de vue sur la ville s’avère être un beau plan général pour marquer le début de la visite de l’île.

 

Le matériel installé je peux filmer cette ville portuaire qui a été longtemps la première capitale de l’archipel philippin.

Bogdan me touche légèrement l’épaule et m’incite à me retourner.

Une jeune fille souriante regarde notre tournage avec intérêt.

Elle s’approche lentement et demande si nous souhaitons visiter le temple de Lao Tseu.

Nous apprenons qu’elle est étudiante en philosophie et qu’elle peut pallier à notre ignorance en matière de taoïsme.

Je me réjouis de cette rencontre  car mon premier diagnostique est positif.

Voilà une fille intelligente qui va nous apprendre les rudiments d’une pensée ancienne toujours vivante.

Notre guide s’appelle Mademoiselle Chuang Mu.

Toujours curieux de la signification des noms je lui demande le sens de son nom. Elle nous avoue, un peu gênée, que Chuang Mu, signifie: la déesse chinoise des plaisirs.

Bogdan et moi échangeons des regards  complices.

Sous le charme duquel d’entre nous mademoiselle Chuang Mu tombera-t-elle?

Nous évacuons très vite nos fantasmes et gravissons  les marches qui mènent au temple.

 

Chuang Mu  explique qu’une partie de la population de l’île est d‘origine chinoise et que certains chinois suivent encore la voie de Lao Tseu.

Personnage réel ou mythique, il aurait influencé Confucius.

Les représentations iconographiques le montrent sur  un trône où sur le dos d’un buffle. Une longue barbe blanche, une large robe richement ornementée, colorée;  un éventail dans les mains.

 

Notre guide nous  raconte que les anciens sont persuadés qu’une comète a ensemencé la mère du vieux sage alors qu’elle était assise sous un prunier.

Car il est né vieux et sage .Elle nous raconte que son enseignement relève d’une culture de lettré.

En montant les marches qui nous mènent au temple, Chuang  Mu explique qu’à chaque marche correspond  un chapitre des écritures taoïstes.

Lao Tseu  a marqué les esprits par ses paradoxes.

Pour notre plus grand plaisir, Chuang Mu  nous en livre quelques uns :

 

‘‘ La faiblesse et plus forte que la force ‘‘, Savoir se contenter de ce que l’on a, c’est déjà être riche“ et enfin ‚‘‘ On façonne l’argile pour en faire des vases mais c’est du vide interne qu’en dépendent les usages ‘‘.

 

Le livre de la Voie valorise le Yin et le Yang. La numérologie est aussi intégrée dans la pensée. Le nombre cinq marque les énergies, les éléments, les couleurs et les directions.

L’enseignement de Lao Tseu manifeste la volonté d’atteindre l’harmonie.

Il n‘ y a ni dieu, ni maître. Tout homme doit trouver sa voie et suivre son chemin.

Les règles sont librement consenties.  Pas de tyrannie de la foi, ni de prosélytisme.

J’ai l’impression que les taoïstes pratiquent une éthique libertaire.

Cela me rappelle la citation d’Elisée Reclus, géographe et anarchiste, fondateur de l‘université libre de Bruxelles qui affirmait :

 ‘‘L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre‘‘.

Se gérer soi-même en parfaite harmonie avec les autres constitue le fondement même de la pensée libertaire qui rejoint ainsi la pensée taoïste.

 

Après de multiples prises de vues, notamment le gigantesque dragon polychrome situé devant le temple et la réplique  miniature de la muraille de Chine qui le protège,  je filme la vue imprenable  des ïles Mactan et Bohol .

Nous partageons nos bouteilles d’eau avec notre guide.

 

L’heure est au silence et à la méditation .

Les brouhahas de la ville  nous parviennent faiblement tandis que le son d’un gong transperce  l’air pour rejoindre les ancêtres avant de se fondre dans la nature.

 

Je propose à Chuang Mu une invitation à dîner pour la remercier de nous avoir pris en charge. Elle accepte tout en précisant qu’elle doit rentrer dans le cocon familial avant minuit

 

Après un agréable repas, je lui suggère de terminer la soirée avec un thé vert sur la terrasse de ma chambre. C’est l’occasion pour moi d’être à l’écoute de sa vie d’étudiante sur l’un des quatre campus de l’Université San Carlos, un établissement créé par les jésuites espagnols. Après la deuxième guerre mondiale cette université s’inspire des modèles américains et offre donc des diplômes valables en Asie et dans tous les pays anglos saxons.

Chuang Mu souhaite étudier la langue française lorsqu’elle terminera ses études universitaires car elle a toujours éprouvé une fascination pour la France et surtout Paris cette ville mythique.

 

Le contact corporel reste toujours mystérieux.  Est-ce un aboutissement ou un commencement? Le plaisir de deux corps qui s’enchevêtrent, s’enlacent, se caressent, s’apprivoisent, mène à une plénitude éphémère.

En caressant les seins, petites pommes à la fois dures et tendres de Chuang Mu, je découvre une petite boule dure qui m’inquiète.

Le passé retrouve  le petit garçon de dix ans avec sa mère atteinte d’une tumeur au sein gauche .L’inquiétude est totale et mon père tente de me rassurer en expliquant la différence entre tumeur maligne et bénigne.

Ma mère a échappé au pire car la tumeur n’était pas cancéreuse.

Ce moment  douloureux de l’enfance, je le revis à dix mille kilomètre de distance avec une jeune femme pleine de vie.

Je me permets de l’interroger sur cette tumeur .Elle n’ignore pas cette petite proéminence. Elle se méfie de cette excroissance mais indique qu’elle n’a pas les moyens de se faire opérer.

Cette situation  n’est pas tolérable. Je prends ses coordonnées et lui promet d’envoyer la somme nécessaire à l’opération dès mon retour en Europe.

Un faible sourire éclaire son visage. Elle me signifie qu’il est temps de me quitter

pour regagner son domicile.

Me retrouvant seul le vague à l’âme m’envahit. Je suis trop triste pour en parler à mon ami Bogdan mais décidé à agir.

Lors de mon retour en Europe, une lettre m’attend  avec la somme à envoyer pour l’opération. J’opère un transfert bancaire.

 

Six mois après cet envoi, je reçois une enveloppe de Cebu.

Sur une carte postale du Temple taoïste, ma déesse chinoise des plaisirs a écrit en français ‘‘  Tout est OK, Merci, Thanks,谢谢

Attentat  à  Mindanao

 

L‘ Archipel des Philippines compte plus de sept mille îles et de nombreux îlots.

Trois semaines de tournages nous obligeaient à limiter nos visites aux sites les plus importants, recommandés par Enrique, notre délégué de l’office du tourisme.

Après Luzon ,capitale Manille, puis Cebu et Palawan, nous avons terminé notre parcours dans le sud de l’archipel, d’abord à Davao et enfin à Zamboanga.

Cette ville, dont le nom signifie, ‘‘la cité des fleurs‘‘,se situe au sud ouest de l’île.

Carrefour économique vers d’autres pays asiatiques; l’île a  intégré un flux de migrants  malaisiens et indonésiens. Dès le 15ième siècle des prédicateurs musulmans  issus de ces pays et aussi originaires d’Inde répandent la parole coranique.

C’est ainsi que la communauté musulmane finit par former une forte minorité d’habitants.

Les relations sont difficiles tant avec les autres religions qu’avec le pouvoir politique.

Le gouvernement central du Président Marcos décrète la loi martiale qui durera neuf ans, suite aux massacres de Jadbah et Manili. Cette loi vise non seulement les musulmans mais aussi les communistes.

Entre les Moro  (musulmans), les Settlers (catholiques) et les Lumad (indigènes) les conflits intercommunautaires sont violents et l’armée philippine est omniprésente.

Le mouvement indépendantiste  des Moro,  même muselé, parvient encore à commettre des attentats.

Enrique, nous avait alerté des dangers des groupes de rebelles cachés dans la population.

Notre envie de filmer des activités ont guidé nos pas vers  un  vaste ponton qui se

dresse sur la mer. Le lieu, sert  d’embarcadère pour les pêcheurs  et les piroguiers en quête de touristes.Les enfants s’amusent à plonger pour récupérer des pièces de monnaie. Eclats de rire, clapotis des vagues, départ de piroguiers pour la pêche; autant de petites touches impressionnistes qui donnent de la vie aux images.

Tout ici respire le bonheur de vivre et les habitants logés sur des maisons sur pilotis nous adressent  de joyeux : hello  kano ..!

 

Un homme s’approche , nous interpelle dans un anglais approximatif.

La communication s’établit et il m’apprend qu’il fait partie d’une communauté nomade, les badjao.

Il s’appelle Ikaw badjao  et, dans son ethnie, le nom de famille est unique: badjao.

 

Ikaw, nomade sédentarisé, vit de la pêche, de la vente de coquillage et du tourisme. Suite aux multiples incidents  intercommunautaires; à une guérilla toujours présente, les touristes sont rares et il est heureux de nous aider pour quelques dollars pour filmer un lieu jamais montré à  des étrangers.

Cet homme ouvert, sympathique, nous suggère de passer la fin de la journée sur un îlot désert où il n’y qu’un cimetière musulman. Il nous propose de découvrir cet endroit unique puis de profiter des joies d’un barbecue impromptu et d’un repos bien mérité.

 

Confiant, Bogdan lui donne de l‘argent pour nous ramener du marché des aliments et des boissons. En attendant son retour nous replions notre matériel, prêts à embarquer pour l’îlot Moro.

 

Ikaw accompagné de deux de ses enfants rapporte des langoustes  vivantes, du poisson fraîchement pêché, des bouteilles de san miguel et des boissons sucrées.

Nous prenons place sur son bateau pour gagner cet îlot paradisiaque à un quart d’heure de navigation de l’embarcadère.

Une plage de sable de corail rose s’offre à nous dans un lagon à l’eau transparente.

Sur une  gigantesque dune de sable reposent des centaines de tombes marquées par des piquets en bois sur lesquels se trouvent parfois des panneaux où les noms usés par le temps sont devenus illisibles.

Les corps revêtus d’un linceul reposent en paix, tournés vers La Mecque, dans ce lieu tranquille, marqué seulement par l’humide chaleur tropicale.

Les prises de vues terminées, un délicieux repas nous attend.

Ikaw et les siens ont préparé les langoustes et les poissons grillés accompagnés d’une sauce vinaigrée, aillée et épicées. Un pur délice.

La chaleur est tellement insupportable que le lagon reste le seul endroit tempéré où se réfugier.

L’eau y atteint presque la température corporelle. Bogdan et moi,plutôt terriens, passons plus de quatre heures dans ce bain chaud en observant la faune et la flore marine  tout en dégustant des bières fraîches.

Ikaw nous incite à retourner à notre point d’embarquement car la nuit tombe vite et il ne pourrait pas assurer notre sécurité.

Si la traversée s’effectue sans problèmes, notre arrivée au ponton s’avère plus délicate.

Une dizaine d’hommes armés de mitraillettes  attendent. Un projecteur

nous aveugle . Nous récupérons  nos  sacs, fouillés puis confisqués.

Un gradé se présente, le commandant Diaz, cassant mais poli, parlant parfaitement l’anglais et l’espagnol. Il est grand, les traits métissés et fait singulier, possède des yeux d’un bleu glacial.

Il nous demande de patienter, puis se dirige vers notre compagnon de voyage, Ikaw.

La discussion engagée est  violente et je distingue nettement que notre badjao

donne une liasse de dollars au Commandant qui le laisse repartir.

En regardant Bogdan, je lui demande s’il possède encore de l’argent sur lui.

Bodgan,  homme minutieux , prudent, sait  parfaitement gérer les sommes mises à sa disposition.

Il m’indique qu’il a conservé des photocopies de nos autorisations, les pièces d’identité et des dollars dans une pochette imperméabilisée qu’il conserve sous la chemise.

Un peu plus rassuré nous montons dans l’une des jeeps du commandant Diaz qui nous emmène à la caserne où stationnent les forces armées qui combattent les rebelles.

 

L’interrogatoire est correct mais Diaz ne comprend  pas notre  démarche: filmer un cimetière musulman sur un îlot n’a aucun sens pour lui. Il vitupère cette communauté.

Sa généralisation concernant la violence des musulmans nous pèse.

L’envie me taraude de lui rappeler l’inquisition en Europe et la violence espagnole dans son propre pays mais la sagesse m’incite au silence.

Bogdan en présentant toutes nos autorisations et une lettre personnelle du Ministre de l’Intérieur modifie les réactions de notre interlocuteur dont le ton devient presque aimable.

Il nous réprimande en affirmant que nous aurions dû le consulter avant notre traversée  car les badjaos sont souvent les agents de renseignements des rebelles et nous aurions pu être pris en otage .Il va nous reconduire personnellement à notre hôtel tout en souhaitant une prudence accrue.

Le commandant Diaz détient du pouvoir et à l’art de s’en servir. Il a déjà subtilisé des dollars au pauvre piroguier et  a l’audace de demander à Bogdan de  lui donner un peu d’argent pour mettre de l’essence dans son véhicule.

Nous ne sommes pas dupes .

La corruption existe sous toutes les latitudes et tous les continents.

Bogdan a le courage de refuser sous le regard courroucé de l’homme dont les yeux bleus ont viré au gris sombre.

Sans nous saluer, le commandant Diaz démarre en trombe rejoindre sa caserne. Bon débarras!

Après ce retour chaotique nous nous relaxons sur la terrasse du restaurant de l’hôtel en dégustant des tapas en entrée. Le plat national,confectionné avec du poulet, du porc et des calamars, accompagnés de légumes vinaigrés ravit mes papilles. Bogdan apprécie unespécialité de poisson grillé servi avec une sauce soja et de l’ail.

La fin du repas s’achève au moment où éclate une violente explosion suivie de flammes et de fumées qui viennent du bord de mer.

L’angoisse nous saisit. Le dessert ne passe pas. Le serveur  a été s’informer.

Il nous raconte qu’un attentat a eu lieu sur le ponton du bord de  mer, détruit en grande partie. D’après les autorités militaires, il s’agirait d’un attentat de rebelles qui n’ont pas apprécié la visite de journalistes européens, coupables d’avoir filmé un cimetière musulman. La barque d’un badjao a été retrouvée incendiée.

Ikaw et ses enfants sont-ils toujours en vie? Quels sont les responsables de cet attentat? Les rebelles ou les militaires? Une question  qui restera sans réponse.

Nous décidons de quitter Zamboanga et Mindanao dès le lendemain.

 

Enrique Santos nous accueille à Manille et s’empresse de dire:

‘‘-Aux Philippines, les nouvelles traversent l’archipel à la vitesse d’un éclair.

Vous ne m’avez pas écouté, avez été imprudents… Je connais votre parcours“

Enrique nous  surprend  agréablement en nous offrant une série de photos du périple à Manille et chez les Ifugaos. La qualité artistique et technique des agrandissements est remarquable. Nous félicitons notre photographe et le remercions. Je ne peux m’empêcher de lui dire;-

 ‘‘ Enrique, tu as été un guide parfait et un excellent photographe. Ce sont tes meilleurs rôles. Tu en possèdes d’autres, plus secrets.

Préserve et développe ton sens artistique; ce sont les meilleurs armes que puisse posséder un homme“

 

 

 

  Colombo : du marché à la nuit la plus longue

 

Mon ami Bogdan m’avait proposé de réaliser un court-métrage consacré à l’île de Ceylan,devenue depuis l’Etat du Sri Lanka, axé sur la capitale, Colombo ,la fête de la Perahera à Kandy ainsi qu‘une  rencontre avec des pêcheurs Tamouls établis sur l’île depuis des millénaires.

J’avais accepté car ce serait un avant-goût de l’Inde que je parcourrai plus tard sans caméra. Cette fois l’équipe se composait de quatre personnes dont un étudiant  Patrice, de la section ‘‘Image‘‘ de l’Insas et un professionnel chilien polyvalent Eduardo, préposé  au son.

Je n’ai pas caché à Bogdan que j’aurais préféré filmer moi-même sans l’intermédiaire d’un caméraman car notre duo performant avait reçu un label de qualité en Allemagne pour notre court-métrage MABUHAY tourné aux Philippines et distribué dans les salles de cinéma par la société Belga films.

Mon attrait pour la découverte étant plus fort que mes réticences, notre quatuor débarque à Ceylan et s‘installe dans le plus bel hôtel de la capitale, Colombo.

Bogdan Leszniak avait l’art de choisir les hôtels les plus raffinés. Ces goûts de luxe relevaient de sa généalogie princière.

Le Galle face hôtel, cet édifice remarquable datait de 1864, construit sous   la colonisation anglaise.  Situé en front de mer, il a gardé les boiseries et les parquets de l’époque coloniale. On plonge dans l’histoire de l’Empire Britannique et du tout puissant gouverneur général aux ordres de Sa Majesté

 

J’ai décidé de partir en repérages avec Bogdan et de laisser nos deux équipiers récupérer des fatigues du voyage.

Nous suivons des arcades pour pénétrer dans le quartier commerçant jusqu ‘au  marché de Pettah. De nombreux portefaix attendent les clients.

Une foule dense et bigarrée circule en tous sens. J’achète une montre dans une boutique, me l’attache au poignet et glissele billet de cinq roupies remis par le commerçant dans la poche avant de ma chemise. Sortis du magasin, nous déambulons dans la foule.

Un personnage revêtu d’une sorte de djellaba blanche tente à plusieurs reprises de prendre mon poignet gauche pour y passer un chiffon destiné à nettoyer la montre; sans doute pour la voler.

Je le repousse légèrement et, en revenant vers moi, il saisit le billet de cinq roupies qui se trouvait dans la poche de la chemise. Je parviens à lui coincer le bras en lui disant de remettre ce qu’il vient de prendre. Il commence alors à m’invectiver et à appelle les portefaix à l’aide. Nous sommes rapidement entourés d’une foule menaçante qui se presse et nous incite à libérer le voleur. Je décide de lui  lâcher le poignet et il disparaît dans la foule qui peu à peu reprend ses activités.

 

Cette première prise de contact avec les réalités cinghalaises est désagréable mais une telle situation pourrait se dérouler dans n’importe quel pays.  Nous nous réconfortons au bar de l’hôtel avec  un thé de ceylan.

 

Nous décidons de ne pas parler de cette mésaventure à nos équipiers  tout en les incitants à la prudence s’ils envisageaient une sortie nocturne.

Même si j’avais du mal à l’admettre, l’incident du marché m’avait choqué .Je sentais un début de déprime.

Dans ces cas-là je préfère me réfugier dans la solitude pour réfléchir sur le bien fondé de notre présence et des implications de notre tournage. Bogdan avait bien compris mon désarroi et le besoin de me retrouver avec moi-même. Il avait décidé de passer la soirée en ville avec Patrice et Eduardo et de s’y restaurer.

Quant à moi, je me retrouve au bar de l’hôtel confortablement installé dans un fauteuil en cuir de l’époque victorienne. Sur une table en acajou, un serveur stylé a déposé un cocktail local que je m’apprête à déguster lorsqu’une créature de rêve vient s’installer en face de moi, arborant un large sourire.

Cette femme d’une quarantaine d’années est revêtue d’un magnifique sari. Elle porte un collier et des bijoux en or.

Son visage régulier et épanoui inspire le respect. Un front large, des lèvres équilibrées rehaussées par un rouge carmin, des yeux noirs, vifs et perçants, une marque symbolique sur le front atteste qu’elle appartient à la caste des commerçants. Je pense immédiatement   à ces sculptures de déesses hindoues, à cet érotisme raffiné.

Elle se présente dans un anglais oxfordien: - My name is Nirupama. It means: l’incomparable in your language.

Elle poursuit dans un français hésitant:

 

Je vois en vous un voyageur dont la curiosité est toujours en éveil.

Vous avez l’air triste J’ai envie de vous rendre joyeux.

J’imagine que vous avez lu le Kama Sutra et que vous vous en êtes parfois inspiré.

Ce que vous vivrez avec moi cette nuit, si vous le désirez, sera une nuit inoubliable. Votre sexe sera marqué à jamais par le contact de mes muqueuses.

Malgré une quête interminable vous ne retrouverez jamais ce moment unique que moi, Nirupama , ait décidé de vous accorder.

 

Ces paroles, ce visage, ce don de soi sans contreparties m’interpelle.

Je l’informe que je partage ma chambre avec un collègue .J’ignore l’heure à laquelle il va me rejoindre. Pour Nirupama, cela n’a aucune importance ; il devra se débrouiller.

Je lui suggère de dîner ensemble pour mieux la connaître mais elle refuse et m’incite à rejoindre ma chambre au plus vite.

 

Nirupama prend une douche et apparaît dans une totale nudité.

Un corps majestueux; des seins bien proportionnés, son sexe épilé, m’éblouissent.

Une vraie déesse dans un corps de femme.

Elle m’indique qu’il n’y aura pas de positions spécifiques mais que le blanc que je suis jouera au missionnaire .Elle s’occupera de tout.

 

Intrigué,  je la pénètre avec douceur et ressens le massage délicat d’une série de muscles mis en mouvements. Prisonnier d’une gangue chaude et humide mon sexe est véritablement emprisonné ; tous les efforts pour me dégager restent vains.

Le téléphone  sonne. Mon ami Eduardo a été informé par la réception que je me trouve en compagnie d’une femme. Il souhaite regagner notre chambre mais je lui demande d’attendre un peu et  boire un verre sur mon compte.

Il marque son accord tout en maugréant.

 

Prisonnier du sexe de Nirupama,  mes tentatives d‘extractions sont impossibles.

Bienheureux dans ce conduit irradié par d’incomparables et délicats mouvements tentaculaires  des muscles, mon sexe accepte la béatitude de ce moment privilégié.

 

Je l’avoue sans honte je suis vaincu par cette puissance féminine hors normes .

Je ne peux qu’accepter cette situation inédite.

Le téléphone retentit pour la deuxième fois et je ne décroche pas. Au troisième appel, mon ami Eduardo  furieux  m’informe qu’il regagne notre chambre.

 

Nirupama prend conscience des difficultés qui surgissent et décide de me libérer

de son cocon protecteur.

Elle prend une douche , se sèche dans les essuies de mon ami Eduardo qui arrive  en tirant la tête.

Nirupama, étincelante a revêtu son sari, a remis ses bijoux,renoué son abondante chevelure.
Elle m’adresse un sourire d’amazone conquérante.

Elle me dit: 

 

Merci à toi d’avoir voulu vivre ce moment….Tu n’oublieras jamais cette nuit même si les traits de mon visage et ma silhouette s’effaceront progressivement de ta mémoire.

 

Interloqué, je reste muet et me mure dans un silence pesant alors qu’Eduardo manifeste sa colère déplorant mon égoïsme.

Cette journée qui avait mal débuté se termine par une nuit inoubliable  grâce à la volonté d’une femme dont j’ignorerai toujours les motivations.

Nirupama a laissé une trace unique et profonde, incomparable que je ne retrouverai jamais .

Dans toutes mes rencontres je rechercherai vainement  ces moments de plénitude.

 

            

 

 

 

 

La   Feuille   du    Temps

 

Difficile de retrouver la réalité après la nuit inoubliable passée en compagnie de Nérupama ‘‘ l’incomparable‘.

En état d’apesanteur ,tout en étant épanoui ,je pensais à ce polythéisme hindou en me demandant si j’avais rencontré une déesse femme.

Etait-ce Shakti, la puissance féminine créative partagée entre le désir  (Kama)  

et  le devoir (Dharma) ?

 

Mon envie de me balader dans un endroit calme et serein pour préserver cet état second, guide mes pas vers un sanctuaire bouddhiste.

A Ceylan l’opposition entre hindouistes et bouddhistes date de l’occupation anglaise.

Comme tous les peuples colonisateurs les anglais n’ont pas dérogé à la règle du diviser pour régner.

Les bouddhistes sont majoritaires suivis des hindouistes et d’une minorité de musulmans et de chrétiens. En 1972, Ceylan change d’appellation pour devenir le Sri Lanka .

 

Mes pensées me conduisent dans une vaste étendue verte en légère déclivité. Je me dirige lentement vers un arbre qui se dresse solitaire, à côté du temple bouddhiste.

J’aime les arbres, symboles de la vie mais aussi de la force, de la flexibilité, de la connaissance, de la droiture.

Dans tous les pays, sur tous les continents, les arbres m’ont fasciné : les baobabs  sénégalais et malgaches, les pins parasols  et les platanes méditerranéens, les chênes et les saules pleureurs du Nord.

Je contemple le figuier des pagodes dont la cime se dresse à trente mètres du sol.

Mon regard descend le long du tronc et accroche la silhouette d’un moine qui se dirige vers moi.

 

‘‘Vous aimez les arbres? ‘‘

 

Je lui réponds affirmativement.

 

-‘‘Ce figuier porte sur ses branches des feuilles en forme de coeur. Il est toujours planté près d’un temple et nous lui accordons un grand respect. Il est sacré et avec ses feuilles aux pointes effilées il frémit aux caresses du vent.

Permettez-moi de vous offrir l’une de ses feuilles. Elle porte en elle l’éveil et la mesure du temps.

 

En vieillissant vous serez au-delà de l’attachement, de l’aversion et des illusions.

Continuez à donner, à recevoir, à écouter, à chercher.

Vos actes de bonté et d’amour envers les autres; votre détachement   vous mèneront à l’éveil.

 

Gardez précieusement cette feuille; conservez la, à l’abri de la lumière.

De temps à autre, regardez-la; elle se modifiera comme vous, au fil du temps.

Elle se détruira progressivement et vous constaterez qu’en fait vous êtes en parfaite symbiose dans sa durée de vie et à l’approche de sa décomposition.

Bonne route voyageur !

 

Cette rencontre et la précédente: deux métaphysiques; celle de la pensée pure et celle de la chair  interrogent mes certitudes…

 

        

Rencontre avec les Tamouls du littoral

 

Bogdan et moi avons toujours apprécié ce qu’on appelle en termes de métier: les repérages.

Ces premiers contacts sans caméra et autres outils techniques sont primordiaux  pour établir une relation de confiance avec ceux qui sont les sujets d’un film et non des objets.

Aujourd’hui seule la rentabilité compte et les télévisions privées ou publiques vont à l’essentiel, ramener des images et des sons  sans avoir été à l’écoute et sans avoir partagé avec les autres.

 

La culture des Tamouls de  la côte nous intéressait dans la mesure où cette société est implantée dans île depuis des millénaires. Pêcheurs ou commerçants, ils possèdent leur propre langue, leur religion, leurs règles sociales. On les appelle les Tamouls de Jaffna installés au nord, à l’est et le long du littoral par rapport aux Tamouls des Hautes  Terres ; immigrés de castes inférieures, intouchables utilisés comme main d’oeuvre dans les plantations de thé , installés au centre, au sud, de l’île, importés par les colons britanniques.

Ce sont les Tamouls du littoral qui ont suscité notre intérêt.

Nous sommes entrés en relations avec une famille de pêcheurs pour découvrir leur univers. Nous les avons rencontré à deux reprises avant de tourner le moindre mètre de pellicule.

Leur village, Negombo, se situe à quarante kilomètres de la capitale.

Une lagune, la mer, d’immenses plages entourées de cocotiers; des catamarans locaux et de petits bateaux de pêche , taches sombres  naviguant au gré des vents sur une mer étincelante  argentée,  dont les reflets éblouissent  la vision.

 

Arvalan, le chef de famille (dont le prénom signifie‘‘ homme d’amour et d’affection‘‘) et sont fils aîné Arivâli (‘‘Intelligent ‘‘) nous accueillent dans leur demeure, sorte de grande maison communautaire.

 

Arvalan n’a pas d’âge déterminé. Son visage sec ,émacié est souriant;une légère barbe grisonnante, le cou décharné , le menton volontaire et les yeux vifs complètent une stature moyenne composée de muscles à fleur de peau et de mains noueuses marquées par le sel marin et les travaux  quotidiens.

Chaleureux il nous invite à partager son repas composé de crevettes fraîchement pêchées accompagnées du riz, nourriture de base.

 

Arvalan nous explique que la famille Tamoul est constituée comme un véritable clan avec un système social strict où le communautaire prime sur l’indépendance.

Hindouistes sur le plan religieux les Tamouls  ont mal perçu la suprématie du bouddhisme comme religion d’état. Les trois millions de Tamouls, toutes religions confondues ont été défavorisés par rapport à une bourgeoisie locale cingalaise et un  pouvoir asocial, privilégiant une économie ultra libérale tout en menant le pays d’une main de fer.

Le fils aîné Arvâli poursuit des études secondaires et  rêve de rejoindre les Tamouls de France ou de la Réunion. Pour lui, il n’y aucun d’espoir d’obtenir une fonction intéressante dans son propre pays.

L’épouse d’Arvalan et l’une de ses filles apportent deux énormes plats, l’un de riz, l’autre de crevettes parfaitement grillées dont les épices flattent les narines.

Ici on se sert de la main droite pour prendre la nourriture. J’observe que Bogdan vieux complice baroudeur est tout à fait à l’aise mais nos équipiers manifestent des difficultés à adopter les coutumes locales.

Je prends conscience que la famille Tamoul mange les crevettes dans leur entièreté, têtes comprises. Je suis leur exemple comme Bogdan qui a toujours respecté les traditions même s’il avait des difficultés à les assimiler.

Par contre Patrice et Eduardo ne parviennent pas à se conformer aux usages.

Arvalan et Arvâli observent nos comportements en silence.

 

Nous nous accordons sur le fait de suivre une partie  de pêche en mer et Bogdan s’arrange sur le plan financier avec le chef de famille  pour le défrayer.

Comme nous avons gagné sa sympathie il nous suggère de filmer une cérémonie d’offrandes qu’il pratique avec sa famille dans un petit temple hindou à l’abri de tous les regards.

C’est avec plaisir que nous accueillons cette proposition.

En attendant de nous revoir pour partir en mer, Arvalan nous donne quelques conseils si nous fréquentons les plages de cocotiers.

On peut parfois y trouver des serpents venimeux. Il y a intérêt à faire attention où l’on pose les pieds.

Généralement ces animaux ne sont pas agressifs sauf s’ils se sentent menacés.

Nous quittons nos hôtes pour passer quelques heures à la plage  attentifs aux serpents mais aussi aux crabes aux pinces tranchantes.

Le lendemain après avoir suivi Arvalan et Arivâli dans une partie de pêche fructueuse alors que la nuit tombe rapidement, nos hôtes nous guident vers un petit temple caché par une épaisse frondaison d’arbres.

Nous pénétrons dans ces lieux sacrés où le chef de famille va diriger la cérémonie.

C’est au son d’une clochette sensée appeler les divinités peintes ou sculptées  que débute la célébration du culte.

Cette cérémonie du ‘‘puja‘‘estcommune aux tamouls du Sri Lanka et aux Hindous du Continent Indien. Après l’appel aux divinités la famille allume des bougies et fait brûler de l’encens. L’épouse d’Arvalan et sa fille disposent des guirlandes de fleurs odoriférantes, déposent des fruits, du riz et remplissent des coupes d’eau  tout en invoquant les divinités.

J’en reconnais une, Ganesh, ce dieu à tête d’éléphant, porte bonheur dans ce panthéon hindouiste où l’homme n’est pas au centre de l’univers mais constitue l’un des éléments du cosmos.

Après ce moment à la fois familial et ritualiste nous regagnons la maison communautaire. Un repas nous y attend. Au menu les  crevettes grillées accompagnées du riz traditionnel. Une surprise de dimension pour Patrice et Eduardo.

Ils ont des couverts et leurs portions de crevettes sont décortiquées. Bogdan et moi partageons le plat de nos hôtes qui sourient sous les regards ébahis de nos collègues.

 

Quelle leçon d’écoute, d’observation et de dignité de la part de cette famille Tamoul pour ces étrangers accueillis dans le plus grand respect !

 

                    

 

Un  casting pas ordinaire

 

Lors de la réalisation d’un film il importe d’attirer l’attention du  spectateur dès les premières images et les premiers sons. Accrocher  en surprenant ; par exemple par un pré générique dynamique  et une action inédite sont des éléments que le scénariste, le réalisateur; voire le producteur peuvent apporter à tout type de film qu’il s’agisse de fictions ou de documentaires; de longs ou de court métrages.

 

En ce qui me concerne j’aime le principe d’une boucle qui débute et termine le sujet abordé. Je déteste les prises de vues  conventionnelles même dans ces courts-métrages touristiques à caractère promotionnel.

Il est possible  de faire des choix où les individus et leurs actions sont aussi présents que les paysages ou les édifices.

J’ai suggéré à mon ami Bogdan de débuter le film par une vingtaine de secondes où l‘on découvrirait une danseuse indienne exécutant quelques pas à la pointe de l’aube, sur la plage au bord de la mer.

Le court-métrage se terminerait par la  même danseuse filmée entre chien et loup; cette lumière particulière que j’affectionne avant la tombée brutale et rapide de la nuit. Je la voyais danser au milieu d’un cercle de feu.

Elle  utiliserait un flambeau qu’elle inclurait dans la danse en l’apprivoisant.

Sur une image arrêtée se déroulerait le générique.

Nous avons souvent partagé des goûts identiques  et mon ami n’a fait aucune objection à ma proposition.

Ses seuls soucis où je retrouve le producteur; le prix de la danseuse et où la trouver.

Notre première décision, s’adresser à un chauffeur de taxi, était mauvaise.

 

Le chauffeur empeste l’alcool, l’air bougon et semble comprendre notre désir de trouver une danseuse tamoul pour figurer dans une séquence de début et de fin d’un court-métrage.

Il acquiesce et nous nous retrouvons dans un véhicule préhistorique avec un plancher troué par la rouille qui rend le sol visible. Nous nous rendons compte que les freins de la voiture sont hors d’usage et qu’il utilise le frein à main pour s’arrêter. Une conduite follement dangereuse  nous transporte en dehors de la ville. L’inquiétude nous gagne car nous nous souvenons de la tentative de vol vécue la veille au marché.

Cet homme nous guide vers un bâtiment isolé, faiblement éclairé par une lanterne rouge. Nous pénétrons dans un lieu glauque, sordide, sinistre. Je pense au roman de Maupassant‘‘ La Maison Tellier‘‘en pire.

Nous sommes assis sur une banquette verdâtre au plastique déchiré. Là aussi une lumière rouge. Pareil à un feu de signalisation, elle passe du rouge au vert et notre chauffeur nous fait signe de le suivre.

Jamais je ne pourrai oublier cette vision horrible.

Une sorte de grande chambre sur un sol en terre battue. Des vieilles femmes décharnées, édentées, au dos courbé, tentent un vague sourire.

Un seul désir, quitter au plus vite cette zone d’abattage, d’esclavage, oublier ce chauffeur qui nous a fait découvrir les misères de la nuit plus terribles que celles du jour.

 

 

Sous le choc nous sommes prêts à oublier l’idée de la séquence de danse.

Aucun de nous n’a cependant envie d’abandonner.

 

Le réceptionniste de l‘hôtel nous indique qu’une danseuse Tamoul va se produire dans les jardins de l’hôtel et que nous pouvons peut-être la contacter.

Nous assistons au spectacle installés confortablement en dégustant des pâties,  des croquettes épicées fourrées de lentilles accompagnées par des bières locales, une Mandalay pour moi et une Three coins pour Bogdan.

La danseuse de petite taille est  gracieuse, souriante .Elle évolue comme un oiseau dans l’espace ; son corps flexible décrit des arabesques.

Bogdan demande  à notre serveur très stylé de bien vouloir inviter la jeune femme à notre table.

Je lui apprends le but de notre rencontre et le souhait de la voir danser sur la plage à l’aube et au coucher du soleil. L’idée de jouer avec un flambeau tout en dansant la séduit.

Professionnelle, elle veut poser ses conditions financières; ce que je comprends parfaitement. C’est là que Bogdan intervient avec ses finesses, ses astuces pour préserver un budget toujours trop étriqué.

Après quelques tractations, la jeune danseuse accepte les conditions après avoir exigé le payement d’une journée entière; ce que Bogdan tombé sous le charme de l’actrice d’un jour a fini par accepter.

 

A la pointe de l’aube toute l’équipe se retrouve sur la plage et notre danseuse « Lumière de lune «  est parfaite dès la deuxième prise .

Vêtue d’une tunique rouge, d’un voile porté sur les épaules, d’un pantalon resserré au niveau des chevilles,elledompte la caméra.

Le regard souriant, les cheveux ceints d‘une couronne dorée , une ceinture de bijoux éclatants ainsi que le point rouge situé au milieu du front, nous transportent dans un univers presque irréel. Seul le son du ressac de la mer ramène à la réalité.

La séquence tournée entre chien et loup sera encore plus magique dans la mesure où la danseusemanipulera le flambeau comme  un lingam confié par les divinités du panthéon hindou.

 

Bogdan et moi étions certains que ces deux séquences et notre rencontre avec la famille des pêcheurs  tamouls seraient un gage de succès pour le court-métrage qui recevra un label de qualité....en Allemagne.

 

Ceylan, le Sri Lanka nous a apporté à la fois de merveilleux souvenirs  mais aussi le cauchemar persistant des misères de la nuit.

 

 

                                                                                                              

                                                                                                                     (c) Robert Lombaerts novembre 2016